Revista Científica de la Facultad de Derecho y Ciencias Sociales
y Políticas - UNNE, Vol. 5 Núm. 1, 2026. E-ISSN 2953-4232
https://doi.org/10.30972/rcd.519182
Artículo Científico

Fréquentations des bibliothèques universitaires par les étudiants congolais de système LMD à l’ère de l’hyper-connectivité et de l’intelligence artificielle : mutations, enjeux et perspectives

Frecuentación de las bibliotecas universitarias por los estudiantes congoleños del sistema LMD en la era de la hiperconectividad y la inteligencia artificial: mutaciones, desafíos y perspectivas

Attendance of university libraries by Congolese LMD system students in the era of hyper-connectivity and artificial intelligence: mutations, challenges, and perspectives

Elystone Navudisa Mfundu1ORCID iD

1Université de Kinshasa, República Democrática del Congo elystone.navudisa@unikin.ac.cd https://orcid.org/0009-0000-0199-4500 Bac + 5 et apprenant doctorat en Sciences et Techniques Documentaires de l'université de Kinshasa Assistant-Enseignant au Département des Sciences et Techniques Documentaires de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l'Université de Kinshasa.

elystone.navudisa@unikin.ac.cd

Réception : 11 février 2026

Acceptation : 15 mars 2026

Résumé

Cet article analyse la transformation des pratiques de fréquentation et d'usage des bibliothèques universitaires (BU) par les étudiants congolais du système Licence-Master-Doctorat (LMD), confrontés à la triple dynamique d'une réforme pédagogique exigeante, des promesses de l'hyper-connexion et de l'irruption de l'intelligence artificielle (IA) dans le paysage académique. A partir d'une enquête de terrain menée auprès de 300 étudiants de trois universités de la ville de Kinshasa en République Démocratique du Congo (RDC), l'étude révèle un paradoxe fondamental. Alors que les étudiants manifestent une forte conscience des opportunités offertes par les ressources numériques et les outils d'IA générative, dont près de la moitié déclare déjà les utiliser pour leurs études, leur réalité quotidienne reste marquée par une fracture numérique profonde, limitant l'accès à ces technologies. Dans ce contexte, la fréquentation physique des BU demeure soutenue, mais ses motivations ont muté : elle est davantage motivée par la recherche d'une infrastructure de base fiable que par l'accès exclusif aux collections imprimées, transformant ainsi la BU en un palliatif essentiel aux carences environnementales. L'analyse met en lumière des enjeux critiques, notamment l'inadéquation entre les exigences d'autonomie du LMD et un écosystème documentaire souvent inadéquat, ainsi que les risques éthiques et épistémologiques d'une appropriation non critique de l'IA. En conclusion, l'article plaide pour une approche pragmatique et contextualisée, où la priorité doit aller au renforcement des compétences informationnelles des étudiants, à la consolidation des infrastructures numériques de base et à la transformation des BU en centres de médiation hybrides, condition sine qua non pour que les promesses du numérique et de l'IA servent une modernisation inclusive et critique de l'enseignement supérieur congolais.

Mots-clés : Pratiques informationnelles, Apprentissage hybride, Fracture numérique, Médiation documentaire, Dispositifs sociotechniques

Resumen

Este artículo analiza la transformación de las prácticas de uso y frecuentación de las bibliotecas universitarias (BU) por parte de los estudiantes congoleses del sistema de Licenciatura-Máster-Doctorado (LMD), confrontados a la triple dinámica de una exigente reforma pedagógica, las promesas de la hiperconexión y la irrupción de la inteligencia artificial (IA) en el panorama académico. A partir de una encuesta de campo realizada a 300 estudiantes de tres universidades de la República Democrática del Congo (RDC), el estudio revela una paradoja fundamental. Mientras que los estudiantes muestran una fuerte conciencia de las oportunidades que ofrecen los recursos digitales y las herramientas de IA generativa cerca de la mitad declara utilizarlas ya para sus estudios, su realidad cotidiana sigue marcada por una profunda brecha digital que limita el acceso a estas tecnologías. En este contexto, la frecuentación física de las BU se mantiene alta, pero sus motivaciones han mutado: está más impulsada por la búsqueda de una infraestructura básica fiable que por el acceso exclusivo a las colecciones impresas, transformando así la BU en un paliativo esencial para las carencias del entorno. El análisis pone de relieve desafíos críticos, en particular la inadecuación entre las exigencias de autonomía del LMD y un ecosistema documental a menudo insuficiente, así como los riesgos éticos y epistemológicos de una apropiación acrítica de la IA. En conclusión, el artículo aboga por un enfoque pragmático y contextualizado, donde la prioridad debe ser el fortalecimiento de las competencias informacionales de los estudiantes, la consolidación de las infraestructuras digitales básicas y la transformación de las BU en centros de mediación híbridos, condición sine qua non para que las promesas de lo digital y la IA sirvan a una modernización inclusiva y crítica de la educación superior congoleña.

Palabras clave : Prácticas informacionales, Aprendizaje híbrido, Brecha digital, Mediación documental, Dispositivos sociotécnicos

Abstract

This article analyzes the transformation of the visitation and usage practices of university libraries (UL) by Congolese students within the License-Master-Doctorate (LMD) system, who are confronted with the triple dynamics of a demanding pedagogical reform, the promises of hyper-connectivity, and the emergence of artificial intelligence (AI) in the academic landscape. Based on a field survey conducted with 300 students from three universities in the Democratic Republic of Congo (DRC), the study reveals a fundamental paradox. While students show a strong awareness of the opportunities offered by digital resources and generative AI tools, with nearly half already declaring their use for their studies, their daily reality remains marked by a profound digital divide that limits access to these technologies. In this context, physical visits to ULs remain sustained, but their motivations have shifted: they are now driven more by the search for reliable basic infrastructure than by exclusive access to printed collections, thereby transforming the UL into an essential palliative for environmental shortcomings. The analysis highlights critical issues, notably the mismatch between the autonomy requirements of the LMD system and an often-inadequate documentary ecosystem, as well as the ethical and epistemological risks of an uncritical appropriation of AI. In conclusion, the article advocates for a pragmatic and contextualized approach, where priority must be given to strengthening students' information literacy, consolidating basic digital infrastructure, and transforming ULs into hybrid mediation centers a prerequisite for the promises of digital technology and AI to serve an inclusive and critical modernization of Congolese higher education.

Keywords : Information practices, Blended learning, Digital divide, Documentary mediation, Sociotechnical devices

Introduction

L’enseignement supérieur en République Démocratique du Congo (RDC) traverse une période de transformation historique et de tension complexe, placée sous le signe de trois forces majeures qui redéfinissent son paysage intellectuel, pédagogique et infrastructurel. La mise en place progressive du système Licence-Master-Doctorat (LMD), l’irruption sismique de l’intelligence artificielle (IA) dans les pratiques de recherche et de production du savoir, et la promesse d’une hyper-connexion numérique globale créent un environnement inédit pour la communauté universitaire congolaise. C’est au cœur de cette transition multiforme que se situe la bibliothèque universitaire, une institution traditionnellement consacrée à la conservation et à la diffusion du savoir, aujourd’hui sommée de se réinventer pour rester pertinente. Le présent article se propose d’analyser, avec une acuité critique et une rigueur scientifique, la façon dont ces trois dynamiques convergent et s’entrechoquent pour façonner les pratiques de fréquentation et d’usage des bibliothèques universitaires par les étudiants congolais du système LMD. Il s’agit ici d’explorer les mutations profondes qui traversent cet espace, d’en éclairer les enjeux pédagogiques, sociaux, éthiques et structurels et d’esquisser des perspectives réalistes pour son avenir.

L’introduction du système LMD dans le paysage universitaire congolais ne constitue pas une simple réforme administrative ou un alignement technique sur des standards internationaux ; elle représente un véritable changement de paradigme dans la philosophie de l’enseignement supérieur. En théorie, ce système, fondé sur l’approche par compétences et l’autonomie de l’apprenant, suppose une transformation radicale du rapport de l’étudiant au savoir. Ce dernier n’est plus un récepteur passif de connaissances délivrées ex cathedra, mais doit devenir un chercheur actif, capable de construire son propre parcours intellectuel en puisant, évaluant et synthétisant des informations issues d’une multitude de sources (Enguta Mwenzi, 2020 ). Ce nouvel impératif d’autonomie place la capacité à accéder, à traiter et à produire de l’information au centre de la réussite académique. Or, cette exigence fondamentale du LMD se heurte de plein fouet aux réalités structurelles et historiques du système éducatif congolais, marqué par des difficultés persistantes telles que la croissance démographique galopante, une pression immense sur les infrastructures, et une pauvreté omniprésente qui hypothèque l’accès équitable aux ressources (Enguta Mwenzi, 2020).

Dans ce contexte d’aspiration pédagogique nouvelle et de contraintes anciennes, la bibliothèque universitaire devrait théoriquement jouer un rôle central, voire stratégique. Elle est l’institution désignée pour fournir l’écosystème informationnel nécessaire à l’épanouissement de ce nouvel étudiant autonome du LMD. Elle est censée être le laboratoire où se forgent les compétences de recherche documentaire, d’esprit critique et de synthèse. Cependant, son rôle traditionnel de sanctuaire du livre imprimé et de conservatoire des collections physiques est aujourd’hui questionné, voire contesté, par une double révolution technologique, à savoir : l’hyper-connectivité et l’intelligence artificielle. Ces deux phénomènes, intimement liés, redéfinissent globalement les modalités d’accès, de validation et de production du savoir. L’hyper-connexité, ou l’idéal d’un accès universel, instantané et permanent à l’information via les réseaux numériques, semble promettre une démocratisation sans précédent du savoir. Pourtant, cette promesse se transforme souvent en mirage dans le contexte congolais, où la fracture numérique demeure une réalité tangible et discriminante (Navudisa, 2025).

Simultanément, l’intelligence artificielle, et particulièrement les modèles génératifs de langage, s’immisce de manière accélérée dans les pratiques académiques des étudiants à travers le monde, et la RDC n’y fait pas exception. Comme l’observe Navudisa, une forte conscience des potentialités de l’IA coexiste dans le pays avec une lucidité aiguë sur les obstacles à son adoption (Navudisa, 2025). Les outils d’IA tels que les chatbots et les moteurs de recherche intelligents offrent des possibilités vertigineuses : assistance à la rédaction, synthèse de vastes corpus documentaires, génération d’idées ou de plans de travail, et repérage automatisé de sources (Université Cheikh Anta Diop de Dakar, 2025). Ces outils reconfigurent les outils de recherche documentaire et les services d’aide aux usagers, ouvrant la voie à des systèmes de recommandation automatisée (Université Cheikh Anta Diop de Dakar, 2025). Pour l’étudiant congolais confronté à des ressources limitées et à un temps précieux, ces technologies peuvent apparaître comme un levier puissant d’efficacité et d’inclusion, un moyen de combler certains déficits infrastructurels par l’accès à une intelligence computationnelle externe.

Néanmoins, cette insertion de l’IA dans le paysage académique congolais n’est ni neutre ni sans péril. Elle soulève des questions éthiques, épistémologiques et pratiques fondamentales. Sur le plan éthique, se posent des problèmes cruciaux de fiabilité des informations générées, de protection des données personnelles, de biais algorithmiques et de plagiat involontaire ou délibéré (Université Cheikh Anta Diop de Dakar, 2025). Les systèmes d’IA sont souvent entraînés sur des corpus majoritairement occidentaux, ce qui peut perpétuer une forme de colonialisme numérique en rendant invisibles ou déformées les réalités, les savoirs et les épistémologies africaines et congolaises. Sur le plan épistémologique, le risque est celui d’une externalisation de la pensée critique et d’une dépendance cognitive à l’outil, où la facilité d’obtenir une réponse prédigérée se substitue au processus plus exigeant mais formateur de construction personnelle du savoir. Enfin, sur le plan pratique, l’adoption de l’IA présuppose un accès fiable à l’électricité et à une connexion internet de qualité, précisément les deux maillons faibles de la chaîne numérique en RDC, identifiés par Navudisa comme les principaux obstacles structurels (Navudisa, 2025).

C’est dans cette arène de tensions que la bibliothèque universitaire congolaise doit trouver sa nouvelle place. Son défi est titanesque : elle doit continuer à assurer sa mission fondamentale de fourniture d’accès à l’information, tout en se métamorphosant pour répondre aux exigences du LMD et s’adapter à l’environnement numérique et à l’ère de l’IA. Elle n’est plus seulement un dépôt de livres, mais devrait aspirer à devenir un troisième lieu hybride, un centre de ressources et de médiation à la fois physique et numérique. Les initiatives gouvernementales, comme le lancement en octobre 2022 de la connexion des universités à une bibliothèque numérique via une carte SIM spécifique et la promesse de distribution de 150 000 ordinateurs, témoignent d’une prise de conscience politique de ces enjeux (Ministère de l’ESU-RDC, 2022). Le ministre de l’Enseignement supérieur de l’époque, Muhindo Nzangi, présentait ce projet comme un appui à la transformation numérique du secteur de l’enseignement congolais.

Toutefois, comme le souligne l’étude de Navudisa, la priorité absolue pour la RDC ne réside peut-être pas dans l’adoption précipitée d’outils d’IA sophistiqués, mais plutôt dans la consolidation du socle numérique de base et le renforcement des compétences informationnelles (Navudisa, 2025). Cette vision pragmatique et contextualisée invite à considérer l’IA non comme une fin en soi, mais comme un horizon lointain dont l’atteinte est conditionnée par la résolution de contraintes socio-économiques persistantes (Navudisa, 2025). Dans cette perspective, la bibliothèque universitaire pourrait jouer un rôle de premier plan non pas comme simple déployeur de technologie, mais comme médiateur critique et formateur. Elle pourrait être l’institution qui aide les étudiants à naviguer ce nouvel écosystème informationnel complexe, en leur enseignant à la fois comment utiliser efficacement les outils numériques et l’IA, et comment en déceler les limites, les biais et les pièges.

C’est précisément à l’intersection de ces transformations systémiques, technologiques et institutionnelles que se situe notre question de recherche centrale. Comment les étudiants congolais du système LMD fréquentent-ils et utilisent-ils leurs bibliothèques universitaires dans ce contexte en pleine mutation ? Quelles stratégies déploient-ils pour répondre aux exigences académiques du LMD face à la double promesse et aux doubles contraintes de l’hyper-connexité et de l’IA ? Observe-t-on un déclin de la fréquentation physique au profit d’un accès numérique fantasmé, ou au contraire une réaffirmation de la bibliothèque comme espace physique essentiel pour pallier les carences infrastructurelles ? Les outils d’IA sont-ils perçus comme des concurrents rendant la bibliothèque obsolète, ou comme des compléments qui redéfinissent la nature des services attendus ?

Pour répondre à ces interrogations, cet article s’appuie sur une enquête de terrain menée auprès des étudiants de trois universités congolaises. Il adopte une approche mixte, combinant des méthodes quantitatives pour mesurer les tendances générales et des méthodes qualitatives pour comprendre en profondeur les logiques, les représentations et les stratégies des acteurs. Ce faisant, il cherche à produire une analyse nuancée et ancrée dans la réalité congolaise, qui évite à la fois l’écueil du déterminisme technologique optimiste et celui d’un pessimisme défaitiste.

L’enjeu est de taille, car il ne s’agit pas seulement de décrire des pratiques documentaires. Il s’agit de contribuer à une réflexion plus large sur l’avenir de l’enseignement supérieur et de la production du savoir en RDC. Dans un pays où 65,5% de la population a moins de 24 ans, où la jeunesse est massivement aspirée par l’enseignement supérieur malgré des ressources limitées, et où l’économie reste fragile (Enguta Mwenzi, 2020), la capacité des universités à former des citoyens éclairés, critiques et compétents est une question de développement national. La bibliothèque, dans cette équation, est bien plus qu’un local avec des livres ; elle est un symbole de l’accès au savoir et un laboratoire des compétences nécessaires pour évoluer dans le monde du XXIe siècle.

Ainsi, explorer les mutations de sa fréquentation, c’est aussi s’interroger sur la manière dont une génération d’étudiants congolais s’approprie ou est empêchée de s’approprier les outils intellectuels de son temps. C’est analyser comment les réformes pédagogiques de LMD interagissent avec les transformations technologiques de l’IA dans un contexte spécifique marqué par des contraintes structurelles fortes. Enfin, c’est réfléchir aux conditions nécessaires pour que la transition numérique de l’enseignement supérieur congolais soit inclusive, critique et émancipatrice, plutôt qu’elle ne creuse davantage les inégalités ou ne soumette la production des savoirs locaux à des logiques algorithmiques exogènes.

L’article se structurera en trois parties principales, correspondant aux trois termes de notre sous-titre : mutations, enjeux et perspectives. La première partie, fondée sur les résultats de notre enquête, dressera un état des lieux détaillé des pratiques de fréquentation et d’usage. Elle analysera la persistance ou le déclin de la visite physique, les motifs de cette fréquentation par la recherche de documents, d’un espace de travail, d’une connexion, de conseils, et le recours croissant aux ressources numériques et aux outils d’IA. Des tableaux statistiques synthétiseront ces données par université, filière et niveau d’étude.

La deuxième partie s’élèvera à une analyse plus interprétative pour dégager les enjeux sous-jacents à ces mutations. Nous y aborderons les enjeux pédagogiques dont l’inadéquation entre les exigences du LMD et l’offre documentaire, les enjeux d’équité et de fracture numérique dont l’hyper-connexion comme privilège, les enjeux professionnels comme le rôle réinventé du bibliothécaire face à l’IA, et les enjeux éthiques et épistémologiques déjà évoqués par fiabilité, biais, dépendance cognitive.

Enfin, la troisième partie proposera des perspectives et des recommandations stratégiques articulées à différents niveaux de celui des politiques publiques par la consolidation des infrastructures de base, promotion des bibliothèques numériques nationales, celui des établissements et des bibliothèques elles-mêmes cela revient par le réaménagement des espaces, formation des usagers et des personnels, expérimentation pragmatique de l’IA, et celui de la pédagogie universitaire par l’intégration de la littératie numérique et informationnelle au cœur des cursus LMD.

En conclusion, cet article ambitionne de montrer que la fréquentation des bibliothèques universitaires par les étudiants congolais du système LMD à l’ère de l’hyper-connectivité et de l’IA est un analyseur puissant des transformations plus profondes qui agitent l’enseignement supérieur en Afrique. Il révèle les aspirations d’une jeunesse connectée et ambitieuse, les tensions entre modernisation technologique et héritages structurels, et les défis posés à une institution charnière dans la fabrique des savoirs. A travers le prisme de la bibliothèque, c’est la question de l’université congolaise de demain et de sa capacité à former des esprits libres, critiques et créatifs dans un monde de plus en plus numérique et intelligemment artificiel, que nous souhaitons poser.

Le présent article se propose d'analyser, à partir d'une enquête de terrain, les mutations, les enjeux et les perspectives des fréquentations des bibliothèques universitaires par les étudiants congolais du système LMD dans cet environnement en tension. En croisant les données empiriques avec un cadre conceptuel solide, il vise à dépasser les discours technophiles ou déterministes pour offrir une analyse nuancée et contextualisée, essentielle à l'élaboration de politiques documentaires et éducatives pertinentes pour la RDC.

1. Cadre conceptuel et état de l'art

1.1. Le système LMD

Le système LMD, basé sur l'architecture européenne des diplômes, représente bien plus qu'une réforme administrative. Il institue une philosophie pédagogique fondée sur l'approche par compétences, l'autonomie de l'apprenant et la modularité des enseignements. L'étudiant devient l'acteur central de sa formation, ce qui exige de lui une capacité accrue à chercher, évaluer, synthétiser et mobiliser de l'information de manière critique et créative. Le cours magistral, s'il perdure, est supposé être complété par un important travail personnel de recherche et de lecture.

En RDC, la mise en œuvre de ce système se heurte à des défis structurels. Une étude sur la diffusion des innovations pédagogiques liées au LMD dans la province du Sankuru a montré que la réussite de cette réforme passe par la formation des enseignants et la promotion d'outils comme les TIC, la classe inversée ou les cours interactifs (Oleko, 2023). Or, ces méthodes pédagogiques actives reposent sur un accès fluide et diversifié à des ressources documentaires de qualité, tant imprimées que numériques. La bibliothèque, dans ce modèle, ne doit plus être un simple dépôt de livres, mais le centre névralgique d'un écosystème d'apprentissage qui soutient cette nouvelle pédagogie.

1.2. La bibliothèque universitaire

Traditionnellement, la BU était définie par ses collections et sa fonction de conservation. Aujourd'hui, sa valeur se mesure à sa capacité à faciliter l'accès au savoir, quel qu'en soit le support. La mutation est mondiale car les BU des pays du Nord réinventent leurs espaces physiques tout en développant massivement leurs offres numériques (Belkadi, 2023). Elles deviennent des troisièmes lieux, ni domicile ni lieu de travail, mais espaces de socialisation, de collaboration et de création intellectuelle.

En Afrique, et particulièrement en RDC, cette transformation est à la fois une nécessité et un défi de taille. L'offre documentaire physique est souvent obsolète et peu renouvelée. La numérisation du patrimoine et l'abonnement à des bases de données scientifiques sont coûteux. Pourtant, des initiatives émergent. L'Algérie a ainsi lancé BiblioUniv Algeria, un portail national donnant accès à des centaines de milliers de ressources, avec l'ambition d'inclure l'IA pour des services de recherche sémantique (Sawahel, 2025). En RDC, le gouvernement a lancé un service de bibliothèque numérique accessible via une carte SIM mobile, reconnaissant ainsi le rôle central du téléphone portable comme point d'accès (Ministère de l’ESU-RDC, 2022). Ces initiatives reflètent une volonté de s'adapter, mais leur impact réel sur les pratiques étudiantes reste à évaluer.

1.3. Hyper-connexion, IA et écosystème informationnel

Pour (Manongo Bakenge, 2023), tout est parti de l’invention et/ou de l’évolution de la technologie, l’évolution de l’informatique ; le microordinateur, microprocesseur, la téléphonie mobile, le mobile money, la robotique continue à bouleverser les habitudes de la société.

L'hyper-connexion désigne un état de liaison permanente aux réseaux numériques et à des flux d'information continus. Pour l'étudiant, elle promet un accès universel et instantané au savoir. La réalité congolaise est celle d'une fracture numérique persistante. Les infrastructures (électricité, internet haut débit) sont défaillantes, et le coût de la connectivité reste prohibitif pour une grande majorité d'étudiants (Navudisa, 2025). L'hyper-connexion est donc un idéal lointain pour beaucoup, un privilège pour quelques-uns.

L'intelligence artificielle, et en particulier les grands modèles de langage comme ChatGPT, bouscule les pratiques de recherche et de production académique. Elle offre des possibilités inédites et l’assistance à la recherche bibliographique, synthèse de textes, aide à la rédaction. Un colloque récent sur les BU et l'IA à Dakar a mis en lumière comment ces outils reconfigurent les services documentaires, tout en soulevant des questions cruciales de fiabilité, d'éthique et de compétences nouvelles requises pour les usagers et les bibliothécaires (Université Cheikh Anta Diop de Dakar, 2025).

Nous retenons du Professeur des universités Bob Bobutaka ce qui suit : « l’intelligence artificielle n’est rien d’autre que l’intelligence humaine machinalisée sur fond d’algorithme dans une approche cognitive, mathématique et logique » (Bobutaka, 2025).

Dans son ouvrage intitulé ; « Intelligence artificielle à travers l’information, la communication et le média », il pense que l’IA est aussi comprise comme un ensemble de théories et des techniques mises en œuvre pour réaliser les machines dont le fonctionnement s’apparente au cerveau humain. Elle est l’extension de l’intelligence humaine. Il poursuit en disant que l'intelligence artificielle consiste à rendre intelligent un système artificiel, principalement informatique (Bobutaka, 2022).

En RDC, l'étude de Navudisa montre que l'IA est perçue comme un vecteur potentiel de modernisation, mais que son adoption est entravée par des obstacles avant tout structurels et humains. Il existe un risque que l'IA, au lieu de réduire les inégalités, n'accentue la fracture entre ceux qui ont les moyens et les compétences pour l'utiliser et les autres.

2. Méthodologie

2.1. Approche mixte et justification

Pour saisir la complexité du phénomène étudié, une approche méthodologique mixte de méthodes quantitative et qualitative a été adoptée. Cette triangulation permet d'objectiver les tendances générales via le questionnaire tout en comprenant en profondeur les logiques, perceptions et stratégies des acteurs via les entretiens et groupes de discussion.

2.2. Échantillonnage et sites de l'étude

L'enquête a été menée entre septembre et décembre 2025 auprès d'un échantillon raisonné de 300 étudiants inscrits en Licence (L2, L3) et Master (M1, M2) du système LMD. Pour assurer une certaine représentativité de la diversité des réalités universitaires congolaises, trois établissements ont été sélectionnés :

La répartition par niveau, genre et filière a été contrôlée pour refléter la démographie étudiante générale.

2.3. Instruments de collecte et procédures

Questionnaire standardisé (administré en face-à-face) : Composé de 35 questions fermées et semi-ouvertes, il a permis de collecter des données sur :

Entretiens semi-directifs: 25 entretiens individuels approfondis ont été menés avec des étudiants sélectionnés pour la diversité de leurs profils. Ils ont exploré les trajectoires d'usage, les représentations de la BU et les stratégies déployées pour contourner les obstacles.

Groupes de discussion: Deux sessions par université ont réuni 6 à 8 étudiants pour faire émerger des discours collectifs et des controverses sur le rôle des BU et de l'IA.

Traitement et analyse des données

3. Résultats

3.1. Profil des répondants et habitudes générales de fréquentation

Sur les 300 étudiants interrogés, 56,3% étaient de sexe masculin et 43,6% de sexe féminin. L'équipement technologique de base est relativement élevé : 95,3% possèdent un smartphone. En revanche, seuls 51% disposent d'un ordinateur portable, et 24,6% d'une tablette. L'accès à internet est quasi-universel (98%) mais se fait majoritairement via le réseau mobile (3G/4G) et est qualifié d'intermittent et coûteux par 73% des répondants. Seulement 30,3% bénéficient d'un accès Wifi gratuit et fiable sur le campus.

3.1.1. Université de Kinshasa (UNIKIN)

Tableau 1. Résultats de l'Université de Kinshasa (UNIKIN)

Université Protestante au Congo (UPC)

Tableau 2. Résultats de l'Université Protestante au Congo (UPC)

Université Pédagogique Nationale (UPN)

Tableau 3. Résultats de l'Université Pédagogique Nationale (UPN)

3.2. Synthèse des indicateurs clés par université

3.2.1.Taux de fréquentation physique des bibliothèques universitaires

Tableau 4. Taux de fréquentation physique des bibliothèques universitaires selon l’université

L'UNIKIN affiche le taux de fréquentation régulière le plus élevé dont 48% et la durée de visite la plus longue est 3,2 h, ce qui confirme le rôle de la BU comme infrastructure de base palliant le manque d'électricité et d'espace de travail au domicile. Les universités comme l’UPC et l’UPN ont une fréquentation plus modérée mais plus diversifiée dans ses motivations.

3.2.2.Accès et usage numérique

Tableau 5. Accès et usage des ressources numériques

L'équipement de base comme le smartphone est quasi-universel. En revanche, le fossé se creuse sur l'ordinateur portable, seulement 30% à l'UNIKIN contre 65% à l'UPC et l'accès à un wifi fiable est 8% à l'UNIKIN. L'usage des ressources académiques légitimes comme les bases de données, portail ESU est inversement proportionnel à la précarité numérique : les étudiants les plus démunis se rabattent massivement sur Google et les sites de partage.

3.2.3.Usage de l’IA générative

Tableau 6. Usage de l’intelligence artificielle générative

L'IA générative est déjà massivement utilisée par les étudiants, y compris dans les universités publiques dont 42% à l'UNIKIN. Les étudiants des universités comme l’UPC et l’UPN sont plus outillés et l'utilisent de manière plus diversifiée. Le talon d'Achille reste l'esprit critique ou si 60% se méfient, seuls 25% vérifient réellement les informations, et la conscience d’éthique du plagiat est encore très faible à 15%.

4. Analyse et discussion

Les résultats dessinent une réalité de transition inachevée et profondément inégale. La mutation des pratiques est réelle par le recours au numérique et l’expérimentation de l'IA, mais elle s'opère dans un environnement contraint qui en dénature les promesses et en exacerbe les risques.

4.1.Enjeux pédagogiques

Le système LMD suppose un étudiant autonome, capable de construire son savoir à partir d'une multiplicité de sources. Or, notre étude révèle une pénurie d'accès à des sources académiques fiables. La dépendance à Google et aux sites de partage non contrôlés utilisés par 68% des étudiants pose un problème majeur de qualité de l'information et de validation des savoirs. Les bibliothèques, dont les collections physiques sont perçues comme obsolètes et dont l'offre numérique est mal connue ou inaccessible, ne jouent pas pleinement leur rôle de garantes de la qualité documentaire. Cela crée un décalage abyssal entre les attentes du système éducatif et les ressources effectivement à disposition des apprenants, risquant de vider de sa substance la réforme LMD.

4.2. Enjeux infrastructurels et socio-économiques

Le discours sur la société de la connaissance et l'hyper-connexion masque une réalité de fracture numérique multiforme. L'accès à internet, bien que répandu, est économiquement discriminatoire. Le coût des données mobiles exclut de fait les étudiants les plus précaires d'un usage intensif et exploratoire nécessaire à la recherche. L'initiative de bibliothèque numérique de l’ESU via carte SIM est une réponse intéressante qui reconnaît le mobile comme vecteur principal, mais son déploiement et sa communication semblent encore limités (Ministère de l’ESU-RDC, 2022). La BU devient alors, par défaut, un point d'accès socialement équitable à l'électricité et à une connexion de base, une fonction palliative qui n'est pas sans peser sur son organisation et ses missions premières.

4.3. Enjeux professionnels et de formation

La demande d'aide au personnel est significative. Elle indique que l'étudiant cherche un médiateur humain dans un environnement informationnel devenu complexe et anxiogène. Le bibliothécaire est sollicité non plus seulement pour retrouver un livre, mais pour aider à naviguer dans le numérique, évaluer la fiabilité d'une source trouvée en ligne, ou utiliser un outil de recherche avancée. Cette attente de médiation experte et de formation constitue une formidable opportunité pour la profession de se repositionner au cœur de l'écosystème universitaire. Pourtant, comme le note l'étude de Navudisa, les craintes sur l'emploi et le manque de formation des professionnels eux-mêmes aux outils numériques et à l'IA sont des freins importants (Navudisa, 2025).

Enjeux éthiques et épistémologiques de l'IA

L'appropriation rapide mais non régulée de l'IA générative par les étudiants congolais est un phénomène majeur. Elle traduit une quête légitime d'efficacité dans un contexte de pénurie de temps et de ressources. Cependant, elle soulève des enjeux critiques :

5. Perspectives et recommandations stratégiques

Face à ce constat, des actions concrètes et adaptées au contexte congolais doivent être envisagées à plusieurs niveaux.

c. Niveau institutionnel et politique

d. Niveau des bibliothèques

e. Niveau pédagogique

5.1.Plan d'action stratégique à court, moyen et long terme

  1. Court terme (1 an) : Les urgences et les fondations

  2. Avec comme objectif de répondre aux besoins immédiats identifiés dans l'enquête (électricité, connexion, formation de base) et poser les premières pierres.

  3. Moyen terme (2-3 ans) : La structuration et le développement

  4. Avec comme objectif de consolider les acquis, généraliser les bonnes pratiques et développer des solutions adaptées au contexte.

  5. Long terme (5 ans et +) : L'excellence et l'innovation durable

  6. Avec comme objectif de faire des bibliothèques universitaires congolaises des pôles d'excellence et d'innovation adaptés aux défis du 21ème siècle.

6. Conclusion générale

Cette étude a mis en lumière la complexité des mutations à l'œuvre dans les relations entre les étudiants congolais du système LMD et leurs bibliothèques universitaires. Dans un contexte marqué par les promesses de l'hyper-connexion et de l'intelligence artificielle, mais aussi par les réalités tenaces de la fracture numérique et des contraintes infrastructurelles, les pratiques étudiantes évoluent de manière pragmatique et inégale.

La fréquentation physique des BU reste forte, mais elle est davantage motivée par la recherche d'une infrastructure de base stable comme de l’électricité, l’espace et une bonne connexion d’internet que par l'accès aux collections. Cette fonction de palliatif à la fracture est cruciale, mais elle ne doit pas masquer l'urgence de développer une offre documentaire numérique accessible, abondante et de qualité. Parallèlement, l'appropriation rapide mais naïve des outils d'IA par près de la moitié des étudiants signale à la fois une adaptabilité remarquable et un risque majeur d'appauvrissement de la démarche intellectuelle et de reproduction des biais.

Les enjeux sont donc systémiques. Ils appellent une réponse coordonnée qui dépasse la simple modernisation technologique des bibliothèques. Il s'agit de repenser tout l'écosystème de production et d'accès au savoir universitaire en RDC. La priorité absolue doit aller au renforcement des compétences informationnelles et critiques des étudiants et des enseignants, à la consolidation des infrastructures numériques de base, et à la transformation des bibliothèques en véritables centres de ressources et d'accompagnement humain et numérique.

L'intelligence artificielle, dans ce paysage, ne doit pas être un horizon lointain et fantasmatique, mais un objet d'étude, de critique et d'usage raisonné intégré à la formation de l'esprit scientifique. C'est à cette condition que les bibliothèques universitaires congolaises pourront pleinement jouer leur rôle dans la réussite de la réforme LMD et la formation d'une génération d'étudiants non seulement connectés, mais surtout autonomes, critiques et créatifs.

Referencias bibliográficas